

« Les mêmes épreuves nationales qui bouleversent le pouvoir exécutif et législatif n’avaient pas laissé d’ébranler le pouvoir judiciaire. Reprenant la tête, je le trouvais en pleine dépression. C’était vrai d’abord de son recrutement. Bien que le niveau d’entrée dans la magistrature ait été abaissé, il devenait impossible de pourvoir à tous les emplois et on pouvait se demander si parmi ceux qui le remplissaient, n’allait pas apparaître un lot d’insuffisants et d’incapables. En effet cette vocation par excellence honorable et désintéressée comportait peu d’avantages matériels en un temps où les affaires semblaient en offrir beaucoup. En outre, les secousses morales que les évènements avaient fait subir à un corps qui, entre tous, y est le plus sensible en diminuaient à la fois l’attrait et la cohésion. Telles étaient les conséquences accumulées des serments d’obédience imposés naguère par Vichy, des pressions qu’avaient exercé ce régime et l’ennemi pour que soient condamnés les résistants et les opposants, des sanctions prises à l’égard des juges qui n’obtempéraient pas ce à quoi avait répondu l’inévitable épuration… Une profonde réforme judiciaire s’imposait. »